Pourquoi ne pas faire un blog ?

Bon, c’est parti : ce soir, je lance enfin mon blog. L’idée m’était venue dès l’été 2012 : j’avais préparé le terrain au niveau technique, listé des sujets à traiter… et 8 ans ont passé sans que je ne publie rien, si ce n’est un article à l’été 2014 qui ne faisait qu’annoncer des sujets qui me tenaient à cœur : la démocratie directe, l’antispécisme et la neutralité du net. Dans l’intervalle, il y a eu mes études de science politique à l’université Lyon 2 (de la licence au master), qui m’ont rendu beaucoup plus conscient de l’étendue de mon ignorance (et donc prudent dans ma prétention à affirmer des idées politiques). Certains passionnés de « biais cognitifs » nomment « effet Dunning-Kruger » cette tendance à sous-estimer ce que l’on méconnaît d’un sujet à propos duquel on vient d’acquérir quelques bases. J’espère être plus vigilant aujourd’hui contre ce risque.

Mes études ont par ailleurs accru les exigences que je me fixe quant à la rigueur de mes écrits touchant de près ou de loin à la politique. Résultat : par crainte de produire des analyses trop parcellaires, circonstanciées et pétries de doutes, je me suis abstenu de publier quoi que ce soit depuis tout ce temps. J’ai de fait décidé de ne pas faire un blog. Tant mieux ? Pas si sûr : « Il n’y a que ceux qui font rien qui ne font pas de bêtises ! »1. À force de lire des articles et ouvrages scientifiques de bonne qualité, de façon linéaire et sans me douter des nombreux brouillons ayant certainement dû précéder le texte final, je me suis construit une fausse idée de ce qu’est le processus d’écriture, et elle aurait pu me paralyser encore longtemps si je n’avais pas eu l’occasion de déconstruire quelques mythes sur le processus d’écriture.

« Je n’ai rien de suffisamment consistant à raconter »

Pendant mes études, j’ai longtemps pensé qu’arriverait un jour où j’aurais le « talent » suffisant pour formuler dans mon esprit des idées originales et rigoureusement argumentées, qu’il ne resterait qu’à coucher d’une traite sur le papier pour aboutir à un article quasiment parfait et original. Howard Becker et Lamia Zaki m’ont aidé à sortir de cette vision démesurément exigeante et illusoire2. J’ai notamment retiré de leurs réflexions sur le sujet qu’écrire n’est pas une activité mécanique de pure mise en forme d’idées toutes prêtes. L’écriture fait partie intégrante du processus d’élaboration d’une réflexion. Écrire des bribes de pensées aide à clarifier et préciser ses idées, déjà pour soi-même, et à les organiser.

En fait, il n’y a rien de si choquant à commencer la rédaction du premier jet d’un texte en n’ayant qu’une idée partielle de ce que l’on veut dire. C’est ce premier jet qui pourra donner envie de préciser tel point, de reformuler tel autre, et de passer du petit paragraphe de réflexion brute à l’éventuel article développé et argumenté (je dis « éventuel », parce qu’il se peut aussi que certaines ébauches ne débouchent sur rien d’intéressant). Par exemple, je n’avais pas idée avant de commencer à rédiger quelques mots de ce premier article que j’aurais autant à dire sur ce qui m’avait retenu de lancer un blog jusqu’à présent. C’est en cours de rédaction que j’ai réalisé que j’avais de la matière sur ce point et qu’un tel développement pourrait intéresser d’autres perfectionnistes hésitant encore à écrire et publier des articles pour des raisons similaires aux miennes.

« Mes connaissances ne sont pas suffisantes »

L’autre grand frein à mon envie de rédiger des articles de blog est une sorte d’anti-effet Dunning-Kruger : parce que je suis attentif à l’étendue de mon ignorance sur les sujets qui m’intéressent, j’en viens à me dire que le peu que je sais est inexploitable pour faire un article digne de ce nom, qui soit suffisamment audacieux dans ses prétentions et assertif dans ses conclusions. Il est bien sûr sain de s’interroger sur sa compétence avant d’écrire un article, mais une autocensure systématique de tous les non-experts signifierait que seuls quelques rares érudits seraient légitimes à produire des analyses. Derrière cette vision élitiste, je suspecte une représentation du Savoir comme une cathédrale faite d’ouvrages et articles de grande qualité, sans aucune place pour des propos peu assertifs, de simples exposés d’hypothèses à étudier, des témoignages…

Or écrire ne sert pas qu’à affirmer des conclusions certaines ou à prétention très générale. Un article peut simplement ouvrir des discussions, s’insérer dans des débats en étant honnête sur le niveau d’incertitude de l’auteur, poser des questions aux lecteurs au sujet des apories du raisonnement… Si j’écris que j’ai l’intuition que telle hypothèse est vraisemblable mais que je manque d’éléments, je tends la perche pour qu’une personne qui en dispose vienne les présenter, aussi bien pour confirmer que pour critiquer l’hypothèse. Pour cette raison, je laisse activé l’espace de commentaires sous les articles — j’opte en la matière pour une prémodération systématique et un peu plus exigeante que ce que l’on voit sur les sites de presse en ligne : je me réserve le droit de ne pas valider les commentaires peu constructifs, succincts ou hors sujet.

« Tout a déjà été écrit »

La dernière de mes grandes réserves est cette étrange sensation que « tout a déjà été écrit », qu’il est difficile de développer des idées originales et qu’un article n’est souvent qu’une énième mise en forme de savoirs déjà existants et exprimés ailleurs, simplement structurés de façon plus ou moins originale. À quoi bon soutenir des idées déjà très bien défendues par d’autres auparavant, avec juste des mots différents ? Sur ce point encore, mes réticences se sont estompées : il n’est pas très réaliste de croire que toute personne qui voudrait se renseigner sur un sujet donné n’aurait qu’à voir ce qui a déjà été très bien exposé par quelques bons auteurs par le passé. Déjà, l’identification des bons auteurs n’a rien d’évident. L’accès aux différents textes, leur rapprochement éventuel, leur compréhension sont autant d’étapes qui peuvent en bloquer plus d’un. Exposer des idées banales avec des mots nouveaux, une structuration originale et une sélection de références bien choisies peut donc bien présenter un intérêt. Le public n’ayant pas une vision exhaustive du Savoir, il ne connaît pas toujours les références « incontournables » sur tel ou tel sujet : le travail de rédaction d’un article de blog peut aider les lecteurs à mieux les identifier. Un article qui présente des choses déjà établies par d’autres peut en définitive se révéler très utile pour certaines personnes et il serait dommage de s’autocensurer par simple crainte de manquer d’originalité.

Pour qui écris-je ?

Une fois vaincues mes grandes craintes au sujet de la pertinence de lancer un blog, il me reste quelques interrogations à propos du public à cibler. Pour qui écris-je ? Existe-t-il vraiment une audience intéressée par l’ensemble des sujets que je vais traiter, alors qu’il n’y a pas de cohérence évidente dans mes centres d’intérêt ? Ne vaut-il pas mieux soumettre chaque article à une revue spécialisée sur le sujet considéré et qui attire déjà une audience intéressée, par exemple L’Amorce pour un article centré sur l’antispécisme ? J’ai également écarté cette réticence : il n’existe pas toujours une revue spécialisée adaptée et ouverte aux soumissions pour les articles que j’envisage de publier. En outre, même lorsque c’est le cas, il peut rester intéressant de publier aussi sur le blog : cela facilite l’identification de l’ensemble des mes écrits pour qui souhaiterait en retrouver un. Par ailleurs, la diversité des sujets abordés sur un blog peut piquer la curiosité des lecteurs. Je me souviens justement que c’est grâce à une visite sur un blog aux thématiques variées que j’ai commencé à m’intéresser au féminisme, par exemple. J’avais découvert ce blog par un article portant sur un autre sujet, et à force de sauter de lien en lien et de me régaler de chaque article, j’ai commencé à parcourir l’ensemble des rubriques.

Je doute que mon audience dépasse largement mon cercle social déjà établi, mais qui sait, peut-être que certains articles circuleront au-delà. On verra bien. Je ne suis de toute façon pas pressé d’avoir une audience fidèle : chaque article circulera plus ou moins, et si certains articles ne se diffusent pas au-delà de ma famille et de mes amis, je serai quand même content de les avoir écrits, simplement pour cette vertu qu’a l’écriture d’aider à clarifier sa pensée et fixer ses idées.

Je me dis aussi que certains articles pourront me servir plus tard, pour que j’y fasse référence dans des discussions afin de présenter l’état de mes certitudes et de mes doutes sur un sujet donné… Cela me semble particulièrement utile dans les cas où je défends une opinion minoritaire sur un sujet : les points de vue minoritaires reposent en général sur une remise en cause radicale de postulats communément admis, il est dès lors impossible de mener le débat sans avoir d’abord exposé les postulats alternatifs. C’est d’ailleurs un point que souligne Bourdieu lorsqu’il critique la télévision3 : la contrainte de devoir répondre en quelques phrases aux questions posées sur le plateau rend impossible la déconstruction des postulats inclus dans lesdites questions, alors qu’une telle démarche est essentielle si l’on entend exposer une pensée qui ne vienne pas simplement conforter les idées reçues du journaliste.

Le même souci de temps se présente parfois dans des discussions entre amis, de vive voix : comme il est mal vu de monopoliser trop longtemps la parole, on ne peut pas facilement se lancer dans un développement tunnel sur les postulats du raisonnement, d’autant plus si ceux-ci impliquent de présenter des sources (articles, graphiques, données…) que l’on n’a pas sous la main au moment de la discussion. Je vois ce blog comme un possible outil pour dire dans de futurs débats oraux : « j’ai expliqué le cheminement de ma pensée sur ce point dans un article, lis-le et nous reprendrons la discussion ensuite ».

Je me dis qu’exposer des idées sur un blog publiquement accessible peut aussi donner l’opportunité de rencontres enrichissantes. Il y a quelques années, j’ai démarré une amitié à partir d’un commentaire critique sur un blog ! Certaines discussions sont parfois stimulantes — même si mon constat global est plutôt que de nombreuses discussions en ligne sont stériles et propices à un niveau d’agressivité bien plus élevé que ce que chacun se permettrait dans un échange de vive voix.

De quoi vais-je parler ?

Ce blog venant à côté d’un tas d’autres activités qui occupent ma vie, je ne préfère pas m’engager sur une liste de sujets qui seront traités à coup sûr ni sur un rythme de parution. La politique emplit mes réseaux sociaux, l’antispécisme occupe une place importante dans ma vie : il est bien possible que je parle de questions politiques et de la cause animale. Mais peut-être pas tant que ça non plus : il y a d’autres sujets dont j’aimerais parler, et ce blog est une bonne opportunité d’enfin leur donner la priorité. On va bien voir !

« Ok boomer, les blogs c’est dépassé, maintenant le réseau qui monte c’est TikTok ! »

Alors déjà, on va arrêter avec cette expression pourrie qui oppose jeunes et vieux comme si ça avait un sens de parler de « les jeunes » ou de « les vieux » en tant que catégories homogènes (les vrais clivages sociaux ne sont pas là). Ensuite, je suis né plusieurs décennies après le baby boom, jeune paltoquet. Enfin, je veux bien croire que l’objet blog soit passé de mode chez ceux qui n’y voyaient qu’une sorte de pré-réseau social avant que Facebook, Twitter et Instagram ne viennent proposer des moyens plus pratiques pour interagir en ligne avec ses amis. Mais je doute que la démarche consistant à développer sa pensée par écrit dans un format long soit près de disparaître. Il n’y a qu’à voir comment certains usagers de Twitter, le réseau social du message court par excellence, détournent la contrainte de longueur en faisant des threads ; ou comment certains comptes Instagram enchaînent des publications de captures d’écran de pur texte.

Là où cette critique tape juste, néanmoins, c’est sur le fait que comme les réseaux sociaux sont aujourd’hui en position hégémonique, un blog ne va pas toucher son audience spontanément : il y a besoin de relayer chaque article sur une lettre d’info (mais qui lit encore les lettres d’info reçues par mail ? Pas les étudiants de L1 que j’ai vu défiler à Lyon 2 en tout cas !) et sur les réseaux. Il y a bien eu la plateforme de blogs Medium qui a tenté de se constituer une audience permanente avec un travail éditorial inter-blogs, mais l’équipe qui faisait ce travail pour les publications francophones a été remerciée début 2017… Je m’en tiens donc à l’idée d’un blog auto-hébergé dont je relaierai les articles sur mes comptes Facebook, Twitter et Instragram. Quant à TikTok, c’est mort : je ne me vois pas annoncer mes articles en vidéo… ou alors, quitte à faire des vidéos, autant rédiger de véritables scripts et ouvrir une chaîne YouTube, mais il me faudrait une deuxième vie pour ça !

Notes

  1. Comme le disait une animatrice de ma classe verte de CM2 quand je faisais remarquer qu’un camarade s’y prenait mal pour découper un gâteau marbré (vous voyez : je démarre bien, je cite mes sources).
  2. Howard S. Becker, Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer son article, sa thèse ou son livre, Paris, Economica, 2004, 180 p. ; Lamia Zaki, « Rédiger sa thèse comme on assemble un puzzle. Mieux articuler écriture et réécriture », in Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp, Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éd. De l’EHESS, 2013, p. 171-183.
  3. Voir cet entretien de 27’24 à 29’23.
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« Tout le monde est d'accord pour critiquer la pensée unique. »